12         Les Ghettos

 

 

Durant la Seconde Guerre mondiale, les troupes d’occupation allemandes ont constitué en Europe de l’Est des quartiers exclusivement réservés à la population juive: les ghettos. Ces zones carcérales étaient radicalement différentes du schtetl — communauté rurale — et des quartiers juifs des grandes villes, ouverts sur le monde extérieur.

Les ghettos permettaient à la SS et à la police de contrôler totalement des centaines de milliers de personnes, réduites en esclavage dans un premier temps. Les nazis n’ont pas hésité à utiliser pour leur propagande antisémite des photos illustrant la déchéance de ces populations qu’ils avaient eux-mêmes affamées et réduites à la misère. Dans un second temps, les ghettos ont été « liquidés », c’est-à-dire que leurs habitants — non seulement des Juifs mais aussi des Sinti et Roma — ont été déportés vers les camps d’extermination.

 

 

Constitution des ghettos

 

Les premiers ghettos sont apparus dès 1939 en Pologne, les derniers à l’été 1944 en Hongrie. On choisissait en général le quartier le plus misérable d’une ville, souvent dépourvu d’égouts et d’électricité. La constitution des ghettos était du ressort soit des troupes d’occupation, soit des autorités locales.

Conformément aux instructions de Heydrich, les ghettos de l’ouest de la Pologne devaient servir de centres de regroupement en vue d’une déportation ultérieure plus loin vers l’est. C’est également Heydrich qui ordonna la constitution du ghetto de Theresienstadt en Bohême-Moravie, où furent tout d’abord regroupés les Juifs tchèques, puis des Juifs originaires d’Allemagne, de Hongrie et d’Europe de l’Ouest.

 

Dans le Gouvernement général, c’est-à-dire l’est de la Pologne occupée, les nazis ont justifié la constitution des ghettos en évoquant la nécessité de parer au danger d’épidémies, de combattre le marché noir et de faire travailler les Juifs. En Union soviétique, le prétexte avancé était la sécurité face aux groupes de partisans.

Certains ghettos n’ont existé que très brièvement et ont été liquidés lors des massacres organisés dès 1941.

 

Reichsführer SS Heinrich Himmler en Litzmanstadt, 8 juin 1941  Reichsführer SS Heinrich Himmler en Litzmanstadt, 8 juin 1941

 

Esclavage sous contrôle allemand

 

Les Juifs des ghettos étaient contraints de travailler pour le Reich. L’industrie allemande y trouvait une force de travail à bon marché, puisque cette population recevait pour tout salaire des rations alimentaires minimales. Cette forme d’esclavage moderne était gérée de différentes manières : à Lodz, c’est la municipalité sous contrôle allemand qui surveillait la production des ateliers du ghetto ; à Varsovie, des entreprises étaient venues s’installer à l’intérieur même du quartier juif afin de contrôler directement la production ; à Riga enfin, une antenne de l’agence pour l’emploi du Reich envoyait les Juifs travailler hors du ghetto.

 

Groupe de déportés juifs allant au travail à Riga

Groupe de déportés juifs allant au travail à Riga.
Photo non datée

 

 

Vie quotidienne

 

Une administration allemande extérieure aux ghettos réglait la vie à l’intérieur des quartiers juifs. Bien qu’ils fussent contraints de travailler pour le Reich, les Juifs étaient systématiquement sous-alimentés et ne disposaient que d’une couverture médicale minimale. Surpeuplés, les ghettos connaissaient des conditions d’hygiène déplorables. La famine et les épidémies, que les nazis ne combattaient évidemment pas, causaient des hécatombes parmi la population. Cette misère devant restée cachée aux yeux du monde, les Juifs ne pouvaient en règle générale pas envoyer de courrier, et seul l’envoi de cartes postales pré-imprimées était possible dans certains ghettos.

Néanmoins, la population des ghettos ne baissa pas les bras et s’efforça de préserver les normes sociales et les valeurs caractéristiques de toute communauté humaine. De plus, la contrebande et le troc permirent de pallier en partie aux effets de la famine, tandis que des dispensaires, des douches publiques et des services d’enlèvement des ordures ménagères étaient mis en place, et qu’une vie culturelle autonome venait partiellement compenser l’humiliation d’être réduit en esclavage.

 

Deux enfants devant une boutique du ghetto de Varsovie

Deux enfants devant une boutique du ghetto de Varsovie

 

Deux enfants devant une boutique du ghetto de Varsovie. Photo prise par Ludwig Knobloch à l’été 1941
(BA Koblenz).

 

Porte d’entrée du ghetto de Vilnius

Porte d’entrée du ghetto de Vilnius, avec un membre du service d’ordre juif (à gauche) et un milicien lituanien (à droite).
Photo non datée

 

Collaborer ou se battre ? Les Conseils d’anciens et les résistants

 

L’administration allemande mit en place des Conseils d’anciens dont les membres se portaient garants, au prix de leur vie, de la bonne exécution des instructions reçues. Ces organismes s’appuyaient sur une police juive chargée notamment de procéder à une présélection des personnes inaptes au travail. Convaincus à tort que la collaboration avec les Allemands permettrait d’assurer le salut de la population, les Conseils d’anciens ont toujours refusé d’organiser des soulèvements ou des évasions en masse, car ils estimaient que de telles actions mettraient en danger l’ensemble du ghetto. Ils avaient en face d’eux des Juifs prêts à résister, qui pensaient au contraire que se plier aux ordres des Allemands portait atteinte à leur dignité, sans pour autant constituer une garantie de salut. Aucune de ces deux stratégies n’est parvenue à empêcher l’extermination voulue par les nazis.

 

Membres du service d’ordre juif du ghetto de Varsovie

Membres du service d’ordre juif du ghetto de Varsovie. Photo prise par Ludwig Knobloch en mai 1941

 

 

Liquidation des ghettos

 

Le sort de la population des ghettos était d’ores et déjà scellé lorsque les nazis ont décidé d’exterminer tous les Juifs présents sur les territoires qu’ils contrôlaient. La capacité de production de chaque individu, liée à sa formation professionnelle et à sa condition physique, déterminaient néanmoins les chances de survie. Par ailleurs, certains ghettos avaient une importance stratégique pour la production de guerre, de sorte que la décision de les liquider souleva des critiques parmi les Allemands eux-mêmes. En 1943, Himmler réagit en ordonnant la transformation de ces ghettos en camps de concentration. La SS et la police contrôlaient ainsi totalement les Juifs maintenus en survie du fait de leur capacité de production. Les ghettos qui n’étaient pas dans ce cas ont été liquidés, c’est-à-dire que leur population a été systématiquement assassinée.

 

 

Avis publié par Chaim Rumkowski, le « doyen des Juifs » du ghetto de Lodz, relatif à la déportation des Juifs originaires d’Europe de l’Ouest, 29 avril 1942.

 

 

Ce document, qui fait suite à une ordonnance des autorités allemandes, précise que les titulaires de la Croix de guerre, les invalides de guerre et les handicapés physiques ne seront pas « déplacés ». Il indique également que les déportés n’auront le droit d’emporter que 12,5 kg de bagages, et qu’ils pourront vendre, avant de partir, les biens dont ils devront se défaire

 

 

Lettre adressée par Himmler au SS-Obergruppenführer Prützmann, commandant de la police et des SS en Ukraine.

  

 

« L’état-major me signale que la ligne de chemin de fer Brest-Gomel est sans cesse la cible d’attaques menées par des bandes armées, ce qui compromet l’approvisionnement des troupes combattantes.

Selon les informations dont je dispose, toutes les bandes actives dans les marais de Pripjet ont leur quartier général dans le ghetto de Pinsk.

C’est pourquoi je vous ordonne, en dépit de toute considération d’ordre économique, de procéder immédiatement à l’anéantissement du ghetto de Pinsk. Si les impératifs de l’action le permettent, il conviendra de mettre de côté un millier d’hommes qui seront affectés à la construction d’abris en bois pour la Wehrmacht. Les 1000 individus en question devront toutefois travailler dans un camp fermé et bien gardé. Si une telle surveillance n’est pas possible, il conviendra d’anéantir également ces 1000 individus. »
 

 

Lettre adressée par Himmler au commandant de la police et des SS en Ostland, ainsi qu’au responsable de l’économat central de la SS et au chef de la police de sûreté et du SD.

 

 

« 1. J’ordonne le regroupement de tous les Juifs encore présents dans les ghettos d’Ostland dans des camps de     concentration.

2. À compter du 1er août 1943, j’interdis que les Juifs sortent des camps pour aller travailler.

3. Un camp de concentration regroupant tous les ateliers de confection et d’équipement travaillant pour la Wehrmacht doit être construit aux environs de Riga. Toutes les entreprises privées doivent être éliminées. Seules doivent exister des entreprises directement gérées par les camps. Le responsable de l’économat central de la SS doit veiller à ce que cette restructuration ne perturbe nullement la production des effets dont la Wehrmacht a besoin.

4. Dans le camp de la zone d’exploitation du schiste bitumineux, le plus grand nombre possible de Juifs doit être affecté aux travaux d’extraction.

5. Les Juifs des ghettos dont on n’a pas besoin doivent être évacués vers l’Est.

6. La restructuration des camps de concentration doit être réalisée le 1er août 1943. »